La Galerie Nathalie Obadia a le plaisir de présenter la nouvelle exposition personnelle du dessinateur Jérôme Zonder, qui investit l'ensemble de la galerie de la rue du Cloître Saint-Merri. Pour la première fois depuis 2018, ce nouveau corpus rassemble tous les personnages-modèles qui accompagnent l'artiste depuis plus de vingt ans : Pierre-François, Baptiste et Garance, figures empruntées au film Les Enfants du paradis de Marcel Carné. À travers eux, Jérôme Zonder poursuit sa réflexion sur le portrait, dans une exposition d'envergure où sa pratique du dessin se renouvelle constamment.
« Comment représenter aujourd'hui la figure humaine, alors même que l'on ne sait pas à quoi elle ressemble, ni ce à quoi elle devrait ressembler ? » s'interroge l'artiste. Les mutations anthropologiques contemporaines - liées à l'évolution des technologies, à la prolifération des images et à l'omniprésence des écrans - transforment profondément les corps et les comportements. C'est précisément cette complexité que le dessinateur explore à travers ses portraits : Jérôme Zonder interroge les mémoires corporelles, physiques, mentales et numériques pour créer ses figures, les faisant parfois vaciller pour mieux en sonder les arcanes. Lorsque certaines apparaissent hésitantes, à tâtons sous l'empreinte de l'artiste, d'autres sont plus rigides, ciselées par un trait franc. Ses portraits oscillent entre affirmation et incertitude, traversés par des milliers d'images - fruit de longues années de collecte - qui structurent, tant bien que mal, l'architecture intime de ses personnages.
Pierre-François constitue le point central de cet ensemble. Il ouvre un dialogue spectaculaire entre l'image, la matière et le texte, qui irrigue toute l'exposition. Les différents systèmes d'écriture s'entrelacent et se heurtent, se répondant par un effet de rebond, et franchissent les frontières de ces personnages jusqu'aux supports qui les accueillent. Cela grouille, pullule, respire, éclate et déborde jusque sur les murs, générant de nouvelles images par ces rapprochements¹. Ces effets visuels naissent de la diversité des images déployées dans un riche répertoire graphique, mettant le regard du spectateur au défi de s'y frayer un chemin.
Archives historiques, scènes cinématographiques et faits d'actualité - dans leurs excès de violence comme de joie - se superposent sans hiérarchie, dissimulés derrière une chemise entrouverte ou logés dans la tête des personnages. À cette pluralité s'ajoute un travail affirmé sur le texte : typographies hétérogènes, fragments narratifs, slogans ou dialogues issus du film dont ils sont tirés s'inscrivent directement dans l'image, participant autant à sa construction qu'à sa lecture. Dans Étude pour un portrait de Pierre-François #113, celui-ci semble terrassé par la grille frontale qui écrase son buste. Les signes du monde défilent devant lui dans une architecture quadrillée, à la manière d'un feed Instagram : Pierre-François subsiste, passif, maintenu en vie par cette matière insipide. Ce qui le constitue est aussi ce qui l'épuise.
La virtuosité de Jérôme Zonder lui permet d'explorer toutes les dimensions du dessin, de l'hyperréalisme aux compositions abstraites, jusqu'aux frottements de matières comme la paume ou les empreintes digitales, témoignant de son engagement physique dans l'acte créatif. Le travail de la main - frottements, pressions, effacements - inscrit directement son corps sur la surface dessinée : les noirs subtilement nuancés produisent une matière dense, évoquant à la fois la peau et la matière grise de ses sujets, le carbone étant l'un des composants fondamentaux du corps humain.
Ces gestes s'incarnent également comme une résistance à l'ère technologique, où la question de la bifurcation apparaît en filigrane. À mesure que nos sociétés s'organisent autour de machines aux vitesses toujours plus exponentielles, l'humain se trouve pris dans une logique d'accélération qui excède ses capacités de calcul, au risque d'en être progressivement dépossédé. Comme l'a formulé Bernard Stiegler, la bifurcation désigne un point critique à partir duquel un système - ici l'humain dans son rapport à la technique - peut s'engager dans des trajectoires divergentes.
Là où les dispositifs contemporains tendent vers une modulation continue des flux², l'œuvre de Jérôme Zonder réaffirme une puissance d'interruption et de décalage. Son geste introduit une autre temporalité, échappant aux logiques de calcul et d'optimisation. C'est dans ces intervalles que réside la liberté du dessinateur : bifurquer par désir, par surprise, et selon une pensée organique - autant de dimensions échappant au calcul des systèmes techniques.
En contrepoint, le personnage de Baptiste place son travail dans une dynamique comparable : ses formes en mutation oscillent entre l'organique et l'insecte, dans un imaginaire proche de La Métamorphose de Kafka. Ce dessin appartient à la série L'Autre, initiée en 2007, où la ligne semble se déployer « hors de l'artiste », guidée par un protocole laissant émerger les possibles. L'encre de Chine, mise au service d'un dessin d'une précision presque chirurgicale, dialogue avec le hasard du geste, faisant naître des formes instables, vivantes et évolutives. La figure de Garance, quant à elle, occupe un point d'équilibre entre ces deux pôles, apportant une dimension relationnelle qui enrichit l'ensemble.
Dans ce nouveau corpus, le dessin devient un lieu d'expérience où se rejoue, à chaque trait, la question de ce que signifie encore « faire image » aujourd'hui. Cette exposition invite le spectateur à habiter cette incertitude et à reconnaître, dans la matière de ces « portraits du siècle » fragmentés, les échos d'une humanité en mutation.
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¹Ces rapprochements entre les images peuvent se lire comme les pages de l'Atlas Mnémosyne d'Aby Warburg, réflexion établie par Benjamin Bianciotto, "Divertimento", Jérôme Zonder - Joyeuse Apocalypse !, catalogue d'exposition (Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain, 2023), Luxembourg : Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain, 2024, p. 37.
² Terme utilisé par Bernard Stiegler, reprenant une notion développée par Gilles Deleuze, lors de la table ronde « Bernard Stiegler et Alain Damasio : révolution ou bifurcation ? », Ground Control, Paris, 17 octobre 2019.
