Au nombre des idées reçues que l’Occident conserve obstinément à propos de la Chine, se trouve celle-ci : il n’y existerait que peu ou pas d’art érotique, rien qui puisse être comparé aux estampes japonaises shunga ou à la statuaire ancienne de l’Inde, par exemple. La preuve, entend-on souvent : dans l’art contemporain chinois, les sujets sexuels et la nudité des corps ne sont que très rarement osés, les artistes les plus experts en provocation eux-mêmes hésitant à s’y risquer. […] Existe-t-il vraiment une part érotique dans l’œuvre de Wang ou ne serait-il pas nécessaire de se demander si ce n’est pas, non la totalité évidemment, mais une grande partie de celle-ci qui peut être qualifiée de la sorte ? Dans cet atelier, cerné de tous côtés par ces volumes courbes et polis, on ne peut pas ne pas s’interroger en ces termes.
Wang est né en 1949. La Révolution culturelle décidée par Mao Zedong a duré de 1966 à 1976, année de la mort de celui-ci. Wang l'a vécue et subie. Durant cette décennie, celle de millions de victimes, de millions d'internements et de persécutions, toute vie privée était interdite – et impraticable le plus souvent – et, à plus forte raison, toute manifestation de sexualité était prohibée. [...] Appliqué aux arts, cet interdit sexuel forcené proscrivait strictement toute représentation du nu, tenue pour le signe d'une dépravation morale et d'une indifférence au dessein révolutionnaire intolérables pour les autorités. Quant à oser une œuvre qui aurait eu, fût-ce de façon elliptique, une connotation érotique, c'était impensable. Mais, comme l'observe Wang et comme l'histoire le confirme sans cesse, la répression détermine la révolte.
Le nu était un enjeu idéologique et le symbole de la liberté – celle des corps et celle des artistes –, ce que les commentaires ultérieurs ont souvent ignoré, faute de se reporter à l'histoire de la Révolution culturelle. [...] Dans les œuvres de Wang Keping, un demi-siècle après, cette insurrection reprend vie, avec la complicité d'un morceau de bois opportunément dressé ou fendu.
