La Galerie Nathalie Obadia est heureuse de présenter à Bruxelles Quiet People, la première exposition personnelle de Dien Berziga à la galerie. Diplômé du BA Fine Art de Central Saint Martins, University of the Arts London, en 2023, l’artiste réunit à cette occasion seize peintures et quelques sculptures inédites. Des œuvres les plus monumentales aux formats plus resserrés, toutes préservent une même intimité avec le regardeur. L’échelle devient moins une mesure qu’une porte d’entrée dans l’image.
Une pluie d’or semble s’abattre sur un personnage contemplant un paysage embrasé. Des quadrillages colorés — tels des marelles tracées à la craie — structurent autant qu’ils désorganisent l’espace. Des silhouettes humaines se dessinent entre les collines. Mais peut-être est-ce seulement notre œil qui, séduit par la palette sensuelle employée, s’abandonne à la rêverie. Une mélancolie joyeuse flotte au-dessus de ces nouvelles peintures, dont les formes semblent jouer et se chercher en permanence, entre apparition et disparition.
En peignant, Dien Berziga convoque ses souvenirs intimes sans jamais chercher à en imposer le récit. Les figures indistinctes prennent les traits d’une personne qui nous a été chère ; un espace nous semble étrangement familier sans que l’on puisse le situer. La couleur joue un rôle important dans ce processus, faisant naître une impression sensorielle qui rapproche ces peintures des
« sensations colorantes » évoquées par Paul Cézanne. Les œuvres activent ainsi ce que notre mémoire sait — ou croit encore savoir —, à l’image des histoires racontées inlassablement par nos grands-parents et dont les contours se déplaçaient à chaque répétition. Le souvenir se modifie à mesure qu’il est convoqué.
L’artiste ne commence jamais une peinture avec une image précise en tête. Il procède par lavis, recouvre, efface et laisse la matière picturale gagner en autonomie. Alors que certaines zones deviennent presque transparentes, ailleurs, les couches s’accumulent et se densifient. Cette construction par strates n’est pas sans évoquer les paysages de Per Kirkeby, traversés eux aussi par des phénomènes de sédimentation. La palette, faite d’ocres et de tons proches de la terre, semble remonter des profondeurs autant qu’annoncer l’apparition de nouvelles pousses. Plusieurs temporalités coexistent au sein d’une seule et même peinture : ce qui demeure enfoui se conjugue à ce qui vient tout juste d’advenir.
Mais ce rouge brun, légèrement pourpre, pourrait également trouver son origine dans la mémoire directe de l’artiste, qui a grandi entre l’Italie et la Chine. À Parme, Dien Berziga est très tôt confronté à la présence du passé dans les façades, les églises et les espaces publics. « Ma palette est assez spécifique, presque italienne — ou même “parmesane”, d’une certaine manière », explique-t-il, évoquant les couleurs de l’architecture parmi lesquelles il a grandi. Cette mémoire chromatique se construit pourtant entre deux territoires : le pourpre lui rappelle également les murs de la Cité interdite, dont la couleur semble être restée — quelque part — en lui. De la Chine subsiste quelque chose de peut-être plus enfoui encore : la calligraphie. Celle-ci n’apparaît pas dans son œuvre comme une citation formelle, mais plutôt comme la persistance inconsciente du geste. Sur les airs de musiques italiennes qui ont ponctué son enfance, Dien Berziga peint ainsi ce qui se loge secrètement dans la main et dans le corps.
Depuis plusieurs années, cette réflexion sur la mémoire et l’espace dépasse le cadre de la toile. Dien Berziga réalise de petites architectures mêlant le bois, le plâtre, la céramique, le métal et différents éléments récoltés. Ces constructions trouvent un écho dans La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard : « les lieux où l’on a vécu la rêverie se restituent d’eux-mêmes dans une nouvelle rêverie. C’est parce que les souvenirs des anciennes demeures sont revécus comme des rêveries que les demeures du passé sont en nous impérissables». Chez l’artiste, elles deviennent ainsi des espaces à la fois physiques et mentaux, des refuges. Mais l’abri n’est jamais parfaitement clos. Les clous qui entourent ces constructions introduisent une ambiguïté : ce qui protège peut aussi exclure. La frontière entre espace intime et espace commun devient toujours mouvante.
Ces ouvertures se prolongent jusqu’au sens même des œuvres, que l’artiste ne cherche jamais à fixer. Chaque peinture peut se lire aussi bien comme un terrain de jeu à explorer que comme une image que le temps aurait peu à peu estompée. Il appartient alors au spectateur de recomposer ce qu’il voit à partir de ses propres expériences, de combler les vides et de fabriquer son propre récit. L’histoire se transforme alors une dernière fois, passant de celui qui la peint à celui qui la regarde, avant d’être, peut-être, racontée à nouveau.
-Marie Chappaz, chargée du contenu éditorial
