La Galerie Nathalie Obadia est heureuse de présenter Runaway Ground, la deuxième exposition personnelle de l’artiste américain Jason Saager à Paris. Poursuivant ses recherches autour du paysage, un sujet qu’il explore depuis de nombreuses années, ces nouvelles peintures prolongent les jeux d’illusions picturales qui traversent son œuvre.
Des routes serpentent entre les collines et ne mènent nulle part ; les buttes se succèdent au loin, tandis que les nuages se déposent sur la terre comme ils traversent le ciel. Une impression de calme, parfois presque idyllique, côtoie ainsi une profonde instabilité. Les ciels se multiplient, les arbres s’élèvent d’un espace à l’autre sans interruption. Les lois du paysage semblent répondre à une logique inattendue ; le sol peut devenir aussi léger que l’air. Dans ces œuvres, l’impossible est peint avec la même précision et le même souci de vérité que l’ordinaire, jusqu’à faire coexister, dans une même image, le calme et l’instabilité.
Né en 1982 à Mesa, en Arizona, Jason Saager quitte son État natal pour étudier auprès des Chicago Imagists, avant de poursuivre un MFA au Hunter College à New York. Son retour dans le sud-ouest des États-Unis jouera par la suite un rôle important dans le développement de son travail. « J’ai grandi, explique-t-il, en faisant de la randonnée et en explorant les Superstition Mountains, le Grand Canyon, Meteor Crater, les White Mountains et la Tonto National Forest. La nature telle qu’elle était. Aujourd’hui, je vis dans un habitat artificiel, peuplé de vergers d’agrumes luxuriants irrigués par inondation, de hauts palmiers, de cyprès italiens et de complexes de golf installés au cœur d’un désert implacable. Si mon travail procède d’une approche non linéaire de l’histoire de l’art, l’Arizona est un lieu idéal pour réfléchir à l’immensité, à la démesure, aux utopies privées et à l’instabilité. »
S’intéressant de près à la généalogie de la peinture de paysage, et notamment à la première Renaissance italienne et au
Shan Shui chinois, Jason Saager puise également dans « le paradis artificiel » au sein duquel il vit. Ses images semblent se situer quelque part entre la peinture dévotionnelle et une forme d’absurdité presque frénétique : les arbres deviennent plus hauts que les montagnes, une ligne d’horizon se dédouble sur elle-même, tandis que certaines collines semblent défier la gravité. Cet excès révèle avec quelle facilité les couchers de soleil, les arbres parfaitement entretenus ou la permanence d’un climat clément peuvent exercer leur pouvoir de séduction.
Le titre de l’exposition, Runaway Ground, désigne précisément cette difficulté, qui conduit à une attention accrue : lorsque le sol refuse de rester suffisamment stable pour être appréhendé, le regard est contraint de recalculer sans cesse sa propre position. Les paysages, selon les mots de l’artiste, « se multiplient miraculeusement au sein d’une seule image ». Les nuages bénéficient, dans ces peintures, d’une liberté particulière. Dans certaines œuvres, ils recouvrent la terre ; dans d’autres, ils semblent en devenir le prolongement. On pourrait être tenté d’y voir la principale source d’étrangeté de ces peintures, mais leur fonction est peut-être plus subtile : en rendant l’invraisemblable presque naturel, ils ouvrent l’image à une forme d’émerveillement.
Les déplacements spatiaux qui traversent les images de Jason Saager découlent directement de son processus de création. L’artiste commence par réaliser de petits dessins, qu’il développe ensuite sous la forme de peintures à l’huile sur de grandes feuilles de plastique. Alors que la matière est encore fraîche, celles-ci sont disposées au sol puis pressées sur du papier sous le poids de son propre corps. Ce procédé de monotype introduit une part d’imprévisibilité : les variations de pression, les différentes qualités de l’épaisseur picturale et les expérimentations menées sur la surface déterminent ce qui sera transféré, sans que le résultat puisse jamais être entièrement anticipé.
Le papier imprimé est ensuite marouflé sur une toile montée sur panneau, puis retravaillé durant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Au sein de chaque œuvre, certaines zones conservent la qualité fantomatique de l’impression initiale, tandis que d’autres s’épaississent dans le désordre de la matière peinte. Le caractère imprévisible du monotype devient ainsi le point de départ d’une accumulation de gestes, de grattages, d’empâtements et de passages travaillés avec une extrême précision, tous participant pleinement à la forme définitive de l’œuvre.
Chacune des peintures de Jason Saager conserve ainsi la trace d’une longue succession de décisions, d’accidents provoqués et de reprises qui font écho à l’incertitude à l’œuvre dans l’image elle-même. Mais cette incertitude ne devient pourtant jamais menaçante. Là où l’assouplissement des lois naturelles pourrait annoncer une forme de catastrophe, ces paysages prennent au contraire la forme de jardins propices à la contemplation et à l’épanouissement : des espaces profondément désirables, mais trop singuliers pour qu’un quelconque récit humain puisse véritablement s’y déployer.
C’est peut-être précisément là que réside leur étrangeté : dans la possibilité d’un lieu dont les mesures internes, bien qu’elles ne se stabilisent jamais tout à fait, continuent de faire sens et de nous inviter à y entrer.
