La Galerie Nathalie Obadia a le plaisir de présenter à Paris Ferdinandea, la première exposition personnelle de Clément Cogitore au sein de la galerie. Après une présentation au Madre (Musée d'Art contemporain Donnaregina) de Naples, puis au Mucem, à Marseille, sous le titre Clément Cogitore. Ferdinandea, l'île éphémère - visible jusqu'à fin septembre -, ce corpus poursuit son itinéraire à Paris dans une nouvelle configuration. Un film, des vidéos, des documents d'archives et des photographies gravées composent les récits d'une île dont l'empreinte demeure, au-delà de sa disparition.
Né en 1983 à Colmar (France), Clément Cogitore développe une œuvre à la croisée de l'art contemporain et du cinéma. Formé à l'École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg puis au Fresnoy - Studio national des arts contemporains, il construit des récits qui oscillent entre le réel et la fiction, interrogeant nos manières d'habiter le monde d'aujourd'hui. Lauréat du Prix Marcel Duchamp en 2018, cinéaste, photographe et metteur en scène d'opéra - notamment de La Flûte enchantée de Mozart, présentée du 2 au 21 juillet 2026 au Festival d'Aix-en-Provence, et des Indes galantes de Rameau, en 2019, à l'Opéra national de Paris -, il poursuit, avec Ferdinandea, une réflexion sur les puissances de l'image et du récit, de l'enquête documentaire à la fiction.
Ferdinandea apparaît entre fin juin et mi-juillet 1831 dans le canal de Sicile, face à la Tunisie. Née d'une activité volcanique sous-marine, l'île surgit des profondeurs avant de disparaître quelques mois plus tard sous les eaux de la Méditerranée. Alors que les habitants des côtes voisines craignent le réveil d'un monstre marin, ce nouveau territoire attise la curiosité des scientifiques et des explorateurs, tandis que les puissances européennes projettent leurs désirs d'appropriation. En quelques semaines, l'île est revendiquée par la Grande-Bretagne, la France et le Royaume des Deux-Siciles pour sa position stratégique. Ses noms multiples - Ferdinandea, Julia, Graham, Nerita - restent consignés dans les archives, comme autant de tentatives de la posséder. À peine baptisée, elle disparaît très rapidement, laissant derrière elle un territoire paradoxal : une île éphémère, qui a existé sans jamais pouvoir être durablement possédée ; un fragment de terre dont la disparition n'a pas effacé les récits.
L'exposition s'ouvre avec Ferdinandea : Prémonitions, un film 16 mm présenté comme une archive cinématographique fictive. Ici, l'île n'est pas encore visible, mais tout semble déjà l'annoncer. Une table est dressée - nappe, assiettes, théière, sucrier - tandis que l'image s'assombrit progressivement, jusqu'à faire basculer les objets familiers dans une présence inquiétante. La théière qui noircit, les poissons abandonnés au mouvement des vagues, la lumière qui peine à faire naître une image composent autant de « signes suspendus », annonciateurs de son apparition. Le philosophe et anthropologue Federico Leoni, dans un ouvrage consacré au travail de Clément Cogitore, désigne cette situation et la qualifie de « signe pur »¹ : quelque chose se donne à voir dans ces éléments, sans que son sens puisse encore être déchiffré. Sans documenter l'île, le film explore ce moment d'incertitude où la terre paraît vouloir dire quelque chose, sans encore livrer son message.
Cette attention aux signes se poursuit dans Ferdinandea : Incertitudes, une vidéo en neuf parties où se mêlent anglais, italien, sicilien, maltais et arabe. Après un prologue retraçant l'émergence de Ferdinandea au XIXe siècle - et ses appropriations successives par les puissances coloniales -, l'œuvre évoque par fragments son histoire au XXe siècle, avant de basculer dans une fiction spéculative. Archives, moments rejoués, voix radiophoniques et relevés scientifiques composent une cartographie de la métamorphose, traversée par les croyances populaires, les savoirs scientifiques et les rivalités nationales de l'île.
Au fil de l'exposition, l'attention se déplace vers une enquête scientifique menée sur le banc de Graham, dont Ferdinandea fait partie. Dans Ferdinandea : Vigilances, une caméra descend dans les profondeurs et révèle peu à peu des blocs de basalte désormais érodés par la mer. Le style documentaire pourrait donner l'impression d'une objectivité : Ferdinandea semble enfin localisable. Mais plus le film s'approche de l'île, plus celle-ci devient instable. Où se situe Ferdinandea ? Dans la roche, les algues, les poissons, les courants qui l'entourent ? L'exploration scientifique révèle ainsi ses propres limites, désignant l'île dans une forme mouvante et presque dissoute. Au terme de l'expédition, un sismographe est déposé au fond de la mer à proximité de l'île engloutie. L'instrument devient un dispositif d'écoute, captant les frémissements d'une possible résurgence : Ferdinandea existe ici dans ce qui vibre et se fait entendre.
Des photographies gravées de phrases en plusieurs langues prolongent, dans l'exposition, ce lien entre image et présage. Leurs inscriptions fonctionnent comme des oracles : elles n'expliquent pas les œuvres, mais ouvrent plusieurs pistes de lecture. L'image semble toujours en transformation. Ferdinandea : Cendres confirme cette idée : une reproduction de gravure du XIXe siècle de Benedetto Marzolla y est plongée dans un bain de cendres volcaniques. La cendre ne sert pas seulement à représenter Ferdinandea ; elle rappelle ce qui définit l'île : ses dépôts, ses accidents et ses métamorphoses.
Ainsi, Clément Cogitore ne fixe jamais l'île dans une image définitive. Federico Leoni rappelle, à la suite de Gilles Deleuze, que « l'événement n'est pas ce qui arrive », mais plutôt « dans ce qui arrive »². Ferdinandea n'est donc pas seulement un objet géologique : malgré sa disparition, elle continue de travailler le présent. Face à elle, le spectateur demeure dans une zone trouble, où ce qui émerge n'est peut-être pas seulement une île, mais une manière de penser l'image comme une apparition fragile, et le monde comme une surface instable, toujours susceptible de trembler à nouveau.
- Marie Chappaz, chargée du contenu éditorial
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¹ Federico Leoni, L'isola sotto il mare. "Ferdinandea" di Clément Cogitore, Ed. Castelvecchi, coll. « Cromie », 2026
² Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969, cité par Federico Leoni, L'isola sotto il mare. "Ferdinandea" di Clément Cogitore, Castelvecchi, coll. « Cromie », 2026
