La Galerie Nathalie Obadia est heureuse de présenter à Paris Érotique, une exposition personnelle de l'artiste Wang Keping, au 91 rue du Faubourg-Saint-Honoré. Après les expositions qui lui ont été consacrées au musée Guimet et dans le jardin du musée Rodin en 2022, au Domaine national de Chambord en 2023-2024, puis dans les jardins du château de Fontainebleau en 2025, l'artiste réunit ici une quarantaine d'œuvres réalisées entre 1988 et 2026. Traversant près de quatre décennies de création, cette présentation met en exergue une dimension pionnière de son travail : la représentation du corps - jusqu'aux désirs qui le traversent - comme expression d'une liberté toujours à conquérir.
L'exposition réunit des sculptures en bois, en bronze et en acier Corten. Le bois s'y déploie dans toute la diversité de ses essences : if, cerisier, frêne, acacia, cèdre, cyprès, chêne vert, érable, châtaignier, orme, noyer, hêtre, platane ou arbre parasol. Issues des forêts françaises, ces espèces témoignent de l'attention que Wang Keping porte aux qualités propres à chaque matière, de son grain à sa densité, de sa couleur aux accidents de sa croissance.
L'ensemble des œuvres exposées fait apparaître des motifs qui se répondent d'une pièce à l'autre, sans jamais se répéter à l'identique. Des couples s'enlacent, des ailes se déploient et les corps, les dos, ventres, seins, fesses et sexes se courbent, se dressent ou s'assemblent. Parfois, les étreintes sont si fusionnelles qu'il devient presque impossible de distinguer précisément les éléments dans le matériau. Pourtant, nul ne doute de l'érotisme ambiant qui s'impose au regard, logeant au cœur des œuvres comme dans les intervalles qui les séparent. Ces orientations assumées trouvent leur origine dans l'histoire intime et politique de l'artiste : celle d'un homme qui a grandi dans une société où les corps et leurs désirs étaient contraints, soumis à un contrôle permanent.
Né en 1949 près de Pékin (Chine), Wang Keping connaît la Révolution culturelle de 1966 à 1976. Durant cette décennie, la vie privée est étroitement surveillée, tandis que toute représentation du nu est proscrite et considérée comme le signe d'une dépravation morale. « J'ai vécu dans une société où la sexualité était soumise à un contrôle extrême, confie aujourd'hui l'artiste. Les dirigeants totalitaires veulent toujours maîtriser le cerveau et les organes sexuels du peuple. »¹ En 1979, trois ans après la mort de Mao Zedong, Wang Keping participe à la fondation du groupe des Étoiles, premier mouvement artistique d'avant-garde en Chine. Aux côtés notamment de Huang Rui, Ma Desheng et Ai Weiwei, il revendique la liberté de l'expression individuelle face au réalisme socialiste imposé par les institutions. Les premières expositions du groupe, organisées à Pékin en 1979 et 1980, constituent des gestes d'émancipation autant artistiques que politiques. Comme l'écrit Philippe Dagen, le nu devient « un enjeu idéologique et le symbole de la liberté »² : celle des corps comme celle des artistes qui les représentent. Car certaines œuvres prêtent à sourire par leur jeu sur les formes et références érotiques explicites. L'artiste se souvient que, sous « le grand et glorieux drapeau rouge », fleurissaient déjà « d'innombrables plaisanteries noires »³ teintées d'allusions concupiscentes : une manière de déjouer la répression, laissant libre court à l'imaginaire.
Comme l'écrit Ai Weiwei, Wang Keping « se sert de la forme naturelle et originale des matériaux primitifs pour créer une œuvre indéfinissable, où s'exprime son subconscient sous d'apparentes ressemblances, et qui laisse libre cours à une imagination érotique inépuisable. »⁴ Depuis ses premières œuvres, réalisées en Chine en 1978-1979, Wang Keping fait du bois son matériau de prédilection. Installé en France depuis 1984, il se procure des troncs et des branches provenant d'essences locales. Chaque morceau est unique : il conserve la mémoire vivante d'un organisme qui a vécu, et résisté aux intempéries. « Le bois est vivant. Il croît, il s'épaissit, il se gonfle de nœuds, il boit, il se nourrit, il bouge au rythme du vent, il change selon les saisons », écrit Philippe Dagen, et, le bois comme le corps étant des formes produites par la nature, il existe naturellement entre eux « une forme de parenté, (...) la sève et le sang, l'écorce et la peau, le bois et la chair. »⁵
Cette relation étroite à la matière engage directement le corps de l'artiste. La sculpture naît d'un corps-à-corps sensuel, solitaire et intime, inscrit dans chaque geste - qu'il s'agisse de palper, de caresser ou de fendre. Ici, le vocabulaire du désir apparaît : le retrait de l'écorce dénude l'arbre ; les premières découpes fendent la matière ; les gouges, les ciseaux et les maillets en révèlent les aspérités intérieures. La patine que Wang Keping obtient par une brûlure superficielle suivie d'un long polissage prolonge cette ambiguïté. La lumière s'y dépose et glisse sur les surfaces noires et brillantes, soulignant les courbes, accentuant les veines et les reliefs. Le regard devient tactile à la vue des sculptures de Wang Keping. Le bois sculpté est semblable à une enveloppe épidermique, proche de la peau ou de la chair, exerçant sur la main du regardeur « un désir irrépressible de caresse »⁶, déclare Yannick Mercoyrol. C'est dans ce glissement de la vue vers le contact que se loge l'érotisme, l'œil éprouvant la matière sans jamais pouvoir l'atteindre.
Dans l'œuvre de Wang Keping, le féminin et le masculin ne sont jamais tout à fait fixes. Lorsque certains titres - Réunion, Couple, Fesses, Fantasme, Les Trois Grâces ou encore Cupidon - orientent clairement le regard, d'autres, comme Ailes, Open Your Book, Maybe Bird ou Double-je, maintiennent au contraire les formes dans l'incertitude. Selon l'angle, une courbe peut évoquer un buste, un sexe, des fesses ou deux corps enlacés. Les œuvres sans titre laissent plus librement encore ces images apparaître dans les lignes et les irrégularités du bois.
« Les amants ne répètent pas leurs étreintes, ils les recommencent »⁷, dit Philippe Dagen. De la même manière, chaque arbre est, pour Wang Keping, un recommencement : son désir de sculpture se renouvelle au contact du matériau à découvrir. Dans ces corps faits de bois, de bronze et d'acier, la liberté prend sa forme la plus physique : celle d'une œuvre qui vit, désire et se présente enfin au regard.
- Marie Chappaz, chargée du contenu éditorial
Toutes les citations de Philippe Dagen sont extraites de « Wang Keping, la sculpture, l'érotisme, la liberté », texte écrit à l'occasion de l'exposition Érotique, présentée à la Galerie Nathalie Obadia en 2026, et à paraître dans le catalogue qui l'accompagnera.
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¹ Wang Keping, note de l'artiste, traduction du chinois, Paris, juin 2026.
² Philippe Dagen, « Wang Keping, la sculpture, l'érotisme, la liberté », texte inédit, 2026.
³ Wang Keping, note de l'artiste, traduction du chinois, Paris, juin 2026.
⁴ Ai Weiwei, « Préface », dans Wang Keping, texte rédigé à Berlin en 2019, Paris, Flammarion, 2022.
⁵ Philippe Dagen, op. cit.
⁶ Yannick Mercoyrol, « L'horizon de la caresse », dans Wang Keping. Duos, catalogue de l'exposition, Domaine national de Chambord, 15 octobre 2023 - 17 mars 2024, 2023. Dans ce texte, le commissaire rapproche cette sensation d'une dimension « haptique », au sens où Deleuze emploie ce terme dans Logique de la sensation : le philosophe montre comment, chez Bacon, le rapport au tableau engage le spectateur selon un processus de translation de l'optique vers l'haptique. Yannick Mercoyrol insiste sur cette prééminence du toucher, ce désir d'un contact que semble susciter la peau du bois travaillée par l'artiste, orientant notre main vers un geste de caresse. « À fleur de bois, la caresse devient mon horizon de connaissance de l'œuvre, son frémissement érogène », écrit le commissaire.
⁷ Philippe Dagen, op. cit.
