La Galerie Nathalie Obadia est heureuse de présenter cinq nouvelles peintures de l'artiste iranienne Hoda Kashiha. Les toiles de ce corpus inédit se répondent en écho, telles les chapitres d'un récit initiatique. Pour la première fois, l'artiste puise dans l'imaginaire des miniatures indiennes du XVIIIe siècle - non comme un simple ornement, mais comme un langage symbolique capable d'accueillir la résistance et la transformation. Cette ouverture se conjugue à une esthétique pop digitale aux accents surréalistes, sans en atténuer la portée politique.
Née en 1986 à Téhéran, Hoda Kashiha grandit dans les dernières années de la guerre Iran-Irak, une période que la critique d'art Lillian Davies décrit comme un récit fait de « flashs dangereusement fragmentés »¹. Cette expérience de rupture imprègne durablement son travail : ses peintures se construisent à partir de narrations dispersées, de formes découpées et de motifs qui surgissent puis s'effacent, à la manière de souvenirs superposés. Inspirée par l'artiste iranienne Behjat Sadr - qui affirmait qu'il faut utiliser tout ce qui peut exprimer les sentiments de notre époque, déchirer des pages de magazines, les coller et inventer sans cesse de nouveaux outils² - Hoda Kashiha développe une pratique où mémoire et invention s'entrelacent étroitement. Ses études aux Beaux-Arts de Téhéran, sous la contrainte de la censure, puis son séjour à l'université de Boston en 2014, où Dana Frankfort l'encourage à passer du dessin à la toile, affinent son rapport à l'image et au récit. En 2016, elle retourne en Iran, où elle vit et travaille aujourd'hui tout en poursuivant des déplacements réguliers entre Téhéran, Paris et New York.
C'est dans ce contexte de mobilité internationale qu'elle approfondit ses connaissances en histoire de l'art et découvre les miniatures indiennes de l'école de Kangra, notamment à travers les collections du Metropolitan Museum of Art de New York. Issue de la tradition pahari, l'école de Kangra développe un langage pictural d'une grande délicatesse, fondé sur la finesse du trait et une palette aux tonalités poudrées. Elle permet l'expression du Shringara, « rasa originel »³ de l'esthétique indienne, associant l'expérience amoureuse à un large éventail d'états affectifs. Cette sensibilité, à la fois intime et universelle, entre en résonance avec l'univers de Hoda Kashiha : plutôt qu'une référence formelle, les miniatures deviennent un socle poétique.
S'emparant de cet héritage, l'artiste en propose une lecture renouvelée : dans l'œuvre de Hoda Kashiha, la couleur gagne en intensité et les objets s'affranchissent de leur fonction pour se muer en personnages. Le vase occupe une place centrale au sein de ce nouveau corpus : à la fois objet rituel et réceptacle du merveilleux dans les contes populaires, il se transforme en figure féminine, à la frontière de l'objet et du corps. Les formes voluptueuses de ces figures trouvent également leur origine dans un geste premier : celui du modelage. Abordée dans un état méditatif, la pratique de la poterie instaure un rapport direct à la matière, où le mouvement et la pensée s'unissent dans une même chorégraphie.
Une dimension animiste s'installe dans ces peintures : habités par leurs affects, tous les éléments deviennent porteurs de récits. Ceux-ci, mêlant histoire de l'art et culture populaire, s'incarnent dans une esthétique personnelle en constante transformation. Hoda Kashiha s'éloigne des motifs traditionnels de la miniature indienne pour explorer la métamorphose et l'émancipation des figures. La maison, symbole de refuge et de retrait, cède la place à des métaphores instables, comme une fleur prise dans la tempête. Dans l'une des œuvres de ce corpus, le buste d'une femme s'incline vers elle en miroir, exposé aux vents violents. Pétales et drapés résistent aux rafales, suspendus dans un équilibre précaire. La fleur devient le symbole de la métamorphose, mêlant beauté et violence, fragilité et ténacité. Ici, les forces de la nature ne submergent pas les personnages : elles révèlent leur capacité à demeurer dans la tourmente.
Cette exposition marque ainsi un tournant dans l'œuvre de Hoda Kashiha. L'artiste y affirme la possibilité d'un équilibre renouvelé : un monde où l'on avance, désire et se transforme, envers et contre le ciel.
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¹ Lillian Davies, « Les ombres qu'ils projettent », dans Hoda Kashiha: Slipping on Fragmented Shapes, Mousse Publishing, Milan, 2025
² Behjat Sadr, propos de 1995 cités par Lillian Davies, « Les ombres qu'ils projettent », dans Hoda Kashiha: Slipping on Fragmented Shapes, Mousse Publishing, Milan, 2025, qui elle-même renvoie au communiqué de presse de l'exposition Behjat Sadr, galerie Balice Hertling, Paris, 5 avril - 1er juin 2019.
³ Dans l'esthétique indienne classique, un rasa (« saveur » ou « essence ») désigne une expérience émotionnelle universelle ressentie par le spectateur. Le Nāṭyaśāstra en identifie neuf, dont Śṛṅgāra (l'amour et le désir), considéré comme originel, matrice des autres émotions esthétiques. Cette approche trouve un écho dans la peinture occidentale (du Baroque au Romantisme), où la couleur, la lumière et la composition traduisent et suscitent les affects.
Hoda Kashiha: The Tale of a Pot’s Voyage That Longed to Become Human
Forthcoming exhibition
