La Galerie Nathalie Obadia est très heureuse de présenter, dans sa galerie de Bruxelles, la sixième exposition personnelle de l'artiste belge Sophie Kuijken.


Restée secrète pendant près de 20 ans et sortie de l'ombre pour la première fois en 2011 au Musée Dhondt-Dhaenens à Deurle (Gand), l'œuvre de Sophie Kuijken constitue un apport d'une grande singularité à l'art du portrait. Si l'artiste n'avait pas rencontré Joost Declercq (ancien directeur du Musée Dhondt-Dhaenens) nous ne les aurions peut-être jamais vus : ces personnages à l'étrangeté captivante qui nous apparaissent étonnamment familiers. Cette retraite au cœur de son atelier à peindre à l'abri des regards lui a permis de façonner une œuvre puissante qui, non seulement trouble le regardeur mais aussi le touche, et ce jusque dans sa chair.


L'exposition présente les dernières peintures de l'artiste, témoignant de son goût irrévocable pour l'art du portrait. De prime abord, l'œil décèle de classiques personnages peints à la manière des grands primitifs flamands. Sophie Kuijken travaille ses corps et ses fonds par une accumulation successive de fines couches de peinture acrylique, d'huile et de glacis qu'elle superpose jusqu'à obtenir une surface lisse et profonde. L'histoire de l'art semble traverser les toiles de l'exposition par le biais de certains détails et attributs. Les nombreux coups de pinceau à la fois précis et légers se posent délicatement sur leur panneau de bois et génèrent des déformations morphologiques volontaires. Sur quelques tableaux, les silhouettes s'étirent et les chairs aux tons crus évoquent le maniérisme de la Renaissance. Le fond neutre de ses portraits, leur cadrage serré et le puissant clair-obscur qui modèle ses figures peuvent également faire écho à l'art du Caravage.


Bien que les œuvres de Sophie Kuijken attestent d'une technicité irréprochable et d'une grande finitude, quelque chose d'insaisissable traverse ses toiles. Les influences classiques de l'artiste entrent en collision avec sa démarche artistique ultra- contemporaine. En effet, l'artiste construit ses portraits à partir d'un enchevêtrement de plusieurs photographies qu'elle collecte sur Internet. Chaque personnage trouve sa singularité dans l'accumulation d'identités plurielles soigneusement sélectionnées par la peintre. Jusqu'à présent perdus dans le flux ininterrompu des données numériques, les nouveaux sujets de Sophie Kuijken s'ancrent à leur juste place à l'intérieur du tableau, dans un temps proche de l'éternité. Leurs regards fixes et impénétrables prennent vie sous le trait de l'artiste : une vulnérabilité secrète, une émotion vive se dessinent sous leurs vêtements d'apparat. Ces personnages artificiellement reconstruits marquent ainsi un contrepoint original à l'histoire du portrait, intrinsèquement liée au modèle vivant. Ce décuplement des sources, cette dispersion originelle du sujet instaure un mystère diffus, celui d'une figure mi-familière mi-chimérique, flirtant avec le bizarre, l'inconnu. Les portraits s'incarnent comme de véritables allégories du mystère de l'existence et s'érigent devant leurs semblables qui les regardent - ou se regardent en miroir.


La complexité de ces personnages émane également du poids de leurs présences sur la surface peinte : la peau de chaque sujet - cet interface entre le soi et le monde - est soigneusement travaillée, contrastant avec l'obscurité des fonds et l'opacité des tons subtilement nuancés. Bien que l'artiste s'attèle à travailler dans une forme de continuité, certains tableaux de l'exposition témoignent de ses dernières expérimentations artistiques. La palette chromatique utilisée pour le fond de certaines œuvres subit des métamorphoses : le monochrome opaque généralement affecté à l'arrière-plan est substitué par des coups de pinceau visibles, subtiles et légers, générant des zones d'ouvertures lumineuses. L'œuvre S.L.B. adopte cette transformation avec son arrière-plan aux tons clairs, se rapprochant de l'évanescence d'un ciel tranquille. Le fond de l'œuvre K.A.G. opte quant à lui pour des transpercées de lumière qui accueillent ses sujets dans la douceur. Ces nouvelles particularités pourraient témoigner des influences impressionnistes de l'artiste qui, ponctuant ses compositions avec un savoureux art du décalage, convoque différentes temporalités au sein de ses toiles.


Des associations incongrues naissent de sa grande liberté à détourner les conventions historiques de l'art du portrait. Un certain nombre de détails attribués à ses sujets, révélateur de leur statut social, exacerbent leur ambiguïté : la sobriété du costume cravate du sujet de l'œuvre B.Z.J. se juxtapose à l'extravagance de son manteau de fourrure ; l'apparition d'un animal comme la vache dans l'œuvre L.K.F. dialogue quant à elle avec la position allongée du personnage au genre indéterminé. Des échos et des jeux de correspondances s'opèrent entre les sujets de l'exposition. La posture de l'homme dans l'œuvre K.I.O., avec ses genoux recroquevillés sur le sol, pourrait se rapprocher de la position de la vache de l'œuvre B.Z.J.. Ainsi, dans cet entrelacement des genres et des choses parfois contraires, les certitudes de la représentation se brouillent dans les peintures de Sophie Kuijken.


Par sa grande maîtrise technique, l'artiste joue avec l'ambiguïté en superposant plusieurs strates de temporalités différentes depuis la grande histoire de l'art, immuable, aux ressources communes et aléatoires du numérique. C'est donc au bord de deux mondes, à l'image d'une peinture dont la force est de se contredire tout en gardant des affinités mystérieuses, que les portraits de Sophie Kuijken dérangent autant qu'ils confortent. Les sujets flottant dans l'univers sans détails du tableau les privent de tout ancrage temporel ou spatial, comme pour mieux souligner leur caractère irréel. Et pourtant, ces êtres anonymes fabriqués de toute pièce nous apparaissent bien présents. À la fois acteurs de leur propre vie par cet ancrage fort au cœur du tableau, les sujets de Sophie Kuijken semblent également dépeindre notre humanité dans leurs regards profonds qui nous transpercent.


En 2024, une exposition personnelle des œuvres de Sophie Kuijken se tiendra au Musée d'Ixelles à Bruxelles. Une des peintures de l'artiste avait déjà été exposée aux côtés d'une sélection de portraits de la collection du musée, dans le cadre de l'exposition Portrait Bourgeois en 2016.